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Cahiers de Paul Valéry
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La beauté des vers et leur puissance est de ne pouvoir être pensés, c'est-à-dire de ne pouvoir venir à la pensée tout mesurés et parfaits, combinés, liquides, musicaux et denses. La pensée ne fait pas naturellement de poèmes mais au plus des fragments.

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Depuis cinq ou six ou sept mille ans, une centaine d'hommes, peut-être, est à regarder telle difficulté, et quand l'un tombe du poste l'autre monte et reprend la veille: il s'agit des temps, de la force, des formes, de la possession du monde imposé... Quand le problème est net, (c'est-à-dire peu après les premiers observateurs,) il demeure identique, les hommes se substituent et viennent se ressembler entièrement en le fixant. Et dans cet état limite de fixation correspondant à une netteté, il n'y a plus de diversité des hommes, il n'y a plus d'hommes - mais une attitude éternelle - qui est fournie par leur suite indéfinie et qui la consume et s'en alimente, flamme d'individus indiscernables.

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Moralistes.  Pour le moraliste, l'unité est homme. C'est pourquoi il n'y a pas de moraliste profond.

L'homme, entité, unité, chose complète, autonome, ayant en soi commencement et fin, système entier - cet homme si naturel à considérer, est une apparence et même une construction théâtrale bonne pour les religions, les lois civiles, les histoires, mais bête si tu t'y tiens et facilement fausse moyennant un changement de point de vue infiniment petit.

Il n'y a de moralistes et de morales que si l'on oublie les conditions de la morale. Mais si tu veux les énumérer...

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L'éblouissement vient de l'objet trop brillant ou de moi qui fixe trop longtemps un objet d'éclat ordinaire.


Date de création : 20-04-2003