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Cahiers de Paul Valéry
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Orgueil - et son contraire viennent de l'impossibilité de se considérer comme autrui. Tout cadavre nous offense [[ . Aj.marg. g.: Sentiment de ma force ]].

Il n'est pas de labeur dont je ne me sente capable pour prouver à moi-même que je suis cependant l'unique et je tends à créer mon empire inviolable par tous moyens.

Pas de blessure plus directe, plus centrale que si autrui m'oblige à reconnaître son existence concurrente, par quelque raisonnement qu'il fait ou un chemin intellectuel tracé par lui dans mes propres terres - il se fait accorder à l'égard de mes éléments - ma place royale -

Autrui, d'abord une chose, devient plus maître que moi. Mais Moi se déplace comme par un axiome, au dessus de toutes démonstrations - il ne veut reconnaître ses défaites et il trouve toujours de quoi amoindrir et mépriser la victoire d'autrui. Une circonstance immanquable le secourt: c'est qu'autrui ne se montre et ne subsiste que temporairement dans sa force tandis que je persiste et que ma résistance dure d'elle-même autant que moi.

...C'est le sentiment de contenir, de demeurer tandis que les phénomènes changent. La partie plus petite [[ . Var. sup.: grande ]] que le tout.

Autrui se présente dans sa particularité, avec sa force et ses mains, sa stature qui devient petite quand il s'éloigne, ses faiblesses et ses erreurs me frappent - tandis que Moi ne se voit pas nécessairement, efface promptement ses fautes, se sent pur et général - outre que toute apparence - arrange son passé, possède l'avenir.

...C'est le moi imparticulier qui chasse, méprise ou admire l'image de la personnalité - tandis qu'il la continue et la précise de plus en plus sans le savoir. Moi - n'est pas homme.

C'est pourquoi la personnalité peut se modifier.


Date de création : 20-04-2003