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Cahiers de Paul Valéry
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Souffrance. Je n’ai pas un coin pour être seul, pas une chambre personnelle, ni une heure pure de bruit, légère de soucis, sans limite pensée, sans l’idée qui déjà présentement la termine. J’envie le prisonnier d’une cellule qui le préserve et qui dans elle est propriétaire du temps, de la solitude et de la continuité. Pas de silence, de suite, de profondeur sans argent. Pas de noblesse sans paix et séparation. Et quand je suis près d’en gémir, au milieu de la torsion ou au fond de l’attendrissement et du froid que cette incessante contrariété de ma tendance dégage [aj. au-dessus : invoque], je pense toujours à la sottise de ma tendance et de ma souffrance, à la vanité de ce que j’aurais fini par apercevoir si j’avais eu le loisir et le recueillement. J’ai peur d’y attacher une importance plus niaise que la douteuse méditation n’eût été lucide. Je perds plus en me regrettant que je ‘eusse gagné à me posséder.

Enfin n’y a-t-il pas une circonstance ridicule dans ce malheur de ne pouvoir jouir de soi même, quand on a tout abandonné hors soi-même et qu’on se fut résolu à ne demander presque à tout l’extérieur que sa propre place, et puis – des conditions négatives ? ( ibid. III, 474)

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Je ne puis penser qu’en me sentant innover. Je change un peu ce que je sais de mes idées si je les parle.

Je ne puis raconter une anecdote sans dégoût. Je parle bien si je bâtis en même temps que je parle. Là est mon obstacle d’écrivain. Il m’est dur d’écrire, de copier, de me relire – sans innover. ( ibid. III, 475)

                                                                                                                         


Date de création : 20-04-2003